mardi, 16 septembre 2014 14:03

Rencontre avec le Maître de Fronsac "Un après-midi chez Serge Labégorre" - Centre France - MagDimanche - 24 août 2014

Écrit par l'équipe du site sergelabegorre.com
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DIMANCHE 24 AOUT 2014 - CENTRE France - MagDimanche Reportage

L'article de journal complet en version originale et pdf : Rencontre avec le Maître de Fronsac "Un après-midi chez Serge Labégorre"

Ajout : Video/interview de Serge Labégorre par Rémi Dugne et Dominique Garandet en date du 22 novembre 2015

 

 

Rencontre avec le maître de Fronsac

Un après-midi chez Serge Labégorre

Serge Labégorre est un des plus grands peintres expressionnistes français. Il nous reçoit chez lui, au milieu des vignes, quelque part, près de Fronsac en Gironde.

Dominique Garandet - Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

« La beauté n’est que le commencement du terrible. » Impossible de ne pas évoquer Rilke quand on découvre l’oeuvre de Serge Labégorre. Ses personnages tragiques baignent dans des halos de couleurs vives. Des rouge, des orange, des noir. Ils nous interpellent avec une telle autorité que le regard en est comme happé. Des toiles devant lesquelles on s’incline. Labégorre peint avec humilité des êtres désespérés noyés dans une lumière admirable. Une nature charnelle nous chante la sensualité de la beauté du monde.

SergeLabegorreAtelier

 

« Quand j’arrive à l’atelier, j’accroche ma raison à la patère »

Très élégant, le « gentleman painter » de Fronsac nous ouvre les portes de son atelier. Première surprise – et de taille –, nous pénétrons dans un ancien chai très mal éclairé. « C’est une volonté. Avant que naissent les acteurs, j’allume haut un seul projecteur. Cette relative obscurité me permet d’appréhender les grandes masses qui constituent un tableau, de savoir s’il peut avoir quelque incandescence dans l’espace.»

Un atelier comme une scène de théâtre, une terre de liberté, le lieu où l’on dit non . « Quand j’arrive à l’atelier, j’accroche ma raison à la patère et je me mets en position d’accueil. Les personnages que j’aime apparaissent sur la scène dans une lumière qui vient souvent de leur enfance, de leur adolescence. » Les créatures de Labégorre ont soif d’absolu. « Ils me font la leçon, ils me rappellent que je ne suis pas là parce qu’ils sont là. Et non l’inverse ! Car le moment vient où l’ordre des choses se renverse et mes personnages, en me créant, me disent qui je suis. Voilà pour moi, le vrai paradoxe. Ils m’appellent, comme s’ils me connaissaient mieux que moi. Je reconnais leur voix et leur voix ne dépend plus de moi. »

SergeLabegorreToiles

Les personnages de Serge Labégorre l’entraînent au-delà de lui même. Ils exigent d’être traités comme des personnes. Même accompagnés, ils semblent seuls. « Cette solitude est le reflet de la vie actuelle. Je cherche à aller plus loin que l’évocation d’un visage, je veux souligner la grandeur humaine, la dignité. Ces visages dont je n’aurais pu lever le mystère, la prégnance de ces regards qui se posent sur moi, je les trace en prééminence sur la
toile. »

Serge Labégorre est obsédé par la figure humaine, la haute silhouette d’un corps, né de la nuit à coup de sabre et « qui saigne du dedans de moi ». Tout part du réel. Y a-t-il d’autre trajet possible que d’installer le visible et de le basculer dans le gouffre où s’agitent tant de remous ?

Un chemin de prière

Dans le regard de l’homme, il y a ce qui témoigne du tragique de sa condition, mais aussi le tremblement de vie ou l’espérance qui l’anime. « Il m’arrive, à force d’insister, d’entrevoir l’inéluctable déchéance qui habite le visage humain et la mort au sein du vivant. Ces quelques centimètres de peau où s’échoue une vie, ce regard qui voile la certitude de sa finitude me sont indispensables pour le repère mais aussi pour le futur rapport à l’autre que je vais lisser. Car il y a besoin de continuité. Ce désir de pérennité en nous fait l’artiste, l’oblige à marquer l’espace de son empreinte. » Et de citer Jean Giono : « Ce que nous semblons subir, nous l’appelons de toutes nos forces. »

Labégorre ne vise pas le bel ouvrage. Seul lui importe le chemin entre la sensation et la création, c’est à dire au plus près du coeur des choses. Il y a un salut dans son oeuvre. Elle nous sauve de la dispersion, de la déchéance, du « tragique fatal de l’existence ordinaire, du désenchantement du monde ».

La peinture de Serge Labégorre est courage, métamorphose du vivant. Elle se taille dans la chair du monde. La création artistique est un chemin de prière, de transfiguration du quotidien. Labégorre nous montre la voie. ■

« Je pouvais la faire saigner sur la toile »

SergeLabegorreCréation

ILLUSION. Très tôt, Serge Labégorre réalise que dans le monde qui nous entoure, tout n’est pas qu’illusion, qu’il y a une réalité et qu’il peut par les moyens de la peinture y avoir accès, même fragmentaire et qu’à partir de cette parcelle, « en la dégraissant jusqu’à l’os, je pouvais la faire saigner sur la toile ». « La peinture n’est pas, n’a jamais été une imitation des apparences, mais la traduction par des formes et des couleurs de ce qui ne se voit pas, c’estàdire la tension irréductible de l’homme vers ce qui le dépasse, son désir absolu qui le déchire, c’est ce désir habité d’éternité qui est sa réalité. Et c’est bien ce déchirement et cette souffrance qui font la dignité de l’homme, que j’aime approcher. »

■ REPÈRES

1932. Naissance à Talence près de Bordeaux.
1951-1956. Travaille avec Henry Charnay et à l’académie de la grande Chaumière à Paris.
1956. Première exposition à la Galerie Formes et styles à Bordeaux.
1963-1968. Professeur au Lycée Louis Barthou à Pau.
1968. Représente la Jeune Peinture française au Festival international de Chichester (Grande-Bretagne), exposition BHC Gallery (Londres).
1977. Réalise une fresque de 15 m2 en public dans la station de métro Saint-Augustin.
1988. Parution de La Banale cruauté ou l’oeuvre au noir de Labégorre, préface Michel Maffessoli, professeur de philosophie et sociologie à la Sorbonne.
1989. Exposition à Osaka(Japon).
1990. Exposition aux États-Unis (Baltimore, New York, San Francisco, Los Angeles, Santa Fé).
1999. Foire internationale d’Art Contemporain à Séoul(Corée du sud). Expose avec Christoforou, Lindström et Rocher à la Galerie Pierre-Marie Vitoux (Paris).
2012. Grand prix national de peinture Fondation Taylor pour l’ensemble de son oeuvre.
2014. Exposition à la Galerie Schwab Beaubourg (Paris). Inauguration à Seignosse du Fonds Labégorre.

« La peinture m’a sauvé la vie »

SergeLabegorreConfession

Serge Labégorre nous parle pendant des heures de sa passion, la peinture mais aussi de la maladie, de la folie et de la mort…

Artiste. C’est un métier mythique. On n’en connaît jamais, de l’extérieur, les sacrifices matériels qu’il exige. L’image glorieuse qui en est répandue dans le public ne recouvre qu’une illusion. Être peintre est un métier de martyr. C’est un désir permanent. Mais, au fond, cette obsession de la peinture est un bienfait car j’ignore ce qu’est l’ennui.

Esthétique. L’émotion esthétique est ce qu’il y a de plus haut en l’homme. De l’ordre du spirituel. C’est elle qui nous fait part de la médiocrité, du désenchantement des jours.

Peinture. La peinture écrit ses chapitres au fur et à mesure. Il y a des chapitres contradictoires. Et alors, c’est la vie même. C’est ça le sens de la vie. La peinture nous donne le sens du caché. Il y faut un élément inextricable qui éclaire tout le reste. Rien de plus imaginaire que la réalité. Il faut une certaine incohérence par où se faufile la créativité. Il y a un moment donné comme une sorte d’autonomie créatrice de la peinture où elle agit en quelque sorte pour ellemême. Voilà comment ça commence. Après, il faut une expérience physique. Le corps peut nous aider. Il ne faut pas le refréner, c’est par lui que vient l’élan où se faufile la créativité, sinon, ça n’existe pas. La peinture est le contact d’un corps avec un corps. Je ne connais que cette relation chair à chair. La peinture est une langue intérieure. S’y étirent des bribes d’une vérité vécue mais c’est dans ses égarements, ses déchirures dans la trame qu’une voie singulière peut porter et dire quelque chose de l’humain aux autres et à soimême. La peinture est intemporelle.

Figuration. C’est pour sa force évocatr ice que j’ai choisi la figuration. Pour tisser une immédiate complicité avec celui qui regarde. Le doute est un aiguillon qui attise la réflexion. Je savais bien que c’était l’humain qui m’intéressait, même si je m’en reposais parfois en « paysageant ». Je me suis entêté et je m’en réjouis maintenant. Je ne pouvais y échapper. J’étais à l’aise dans ce domaine, dans la confrontation avec un visage ou un corps. J’ai toujours figuré, refiguré, témoigné du monde que j’habite. Mon obsession était la peinture, dans une époque rude pour le figuratif, qui échappait aux avantgardes, j’étais de ce pas poussé dans les marges, dans le confidentiel.

Abstraction. Quand j’ai choisi ma voie en peinture, l’abstraction régnait en maître. Il m’a semblé alors que tout n’était qu’illusion. Le retour au réel était la seule voie qui m’importait. Nous n’avons accès qu’à une parcelle de réalité. Mais cette parcelle me tirait vers la gravité et j’ai tenté de dégraisser ce fragment jusqu’à l’os. La peinture est faite pour intensifier. Je ne me suis jamais soucié de la mode, d’une école, puisque c’est ma vie que je créais.

Folie. Nous sommes toujours guettés par deux précipices : le délire et la rigueur de la raison. Elle suppose des métamorphoses mais je préfère la folie.

Passion. Dans notre métier, c’est la passion qui mène le jeu, c’est elle qui nous mobilise. Comme si on pouvait peindre avec un billet de banque en ligne de mire.

Noir. J’ai fait mienne la maxime d’André Lhote selon laquelle « le noir n’est jamais qu’un bleu d’éternité ». Le noir est la dernière étape du bleu. Il permet de révéler le centre dramatique d’une toile.

Maladie. À l’âge de 15 ans, la survenue de la tuberculose a fait de moi un captif très heureux qui allait enfin pouvoir étudier la peinture. J’ai été pendant de longues heures l’élève assidu de ce que j’appelle « l’université du plafond ». L’école du rêve était la seule parade à l’ennui des jours.

Mort. Sans doute, il y a la mort et le mal, leur mufle écrasé derrière la vitre. Mais nous avons l’amour pour arme. Il m’arrive, à force d’insister, d’entrevoir l’inéluctable déchéance qui habite le visage humain et la mort au sein du vivant. Chaque jour, je creuse pour savoir à quoi ça ressemble d’être. La destinée de l’homme est habitée par son angoisse de mourir d’être né. La mort est son plus vieux souvenir : elle tapisse l’arrièrefond et l’entrelace de ces passions que Van Gogh qualifiait de terribles parce qu’elles incendient nos vies. Dès mon adolescence, j’ai su que quelque chose en nous méritait de ne pas mourir. J’étais dans un état d’esprit d’abandon, de gratitude envers ce qui m’arrivait. La peinture m’a sauvé la vie.

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